Repenser le rôle des médias: retour sur une discussion collective inspirante
Le 3 décembre dernier, dans le cadre de L'Élan, une discussion collective captivante a réuni des voix inspirantes du milieu sportif et médiatique québécois. Animée par Katia Aubin, fondatrice de Pivot collectif, et Geneviève Tardif, animatrice sportive et cheffe d'antenne pour les Jeux olympiques et paralympiques de Milan Cortina 2026, cette rencontre a exploré comment les médias et autres leviers d'influence peuvent transformer la perception du sport féminin.
Quand les médias propulsent des modèles, créent un effet de levier
La conversation s'est amorcée sur une note personnelle et puissante. Plusieurs participant·es ont partagé comment voir des femmes à l'écran a façonné leurs aspirations. Apercevoir Marie-Claude Savard à Salut Bonjour, Chantal Machabée à RDS ou Marie-José Turcotte comme cheffe d'antenne aux Jeux olympiques: ces présences ont créé des modèles et ouvert des possibilités. Ces moments témoignent du pouvoir transformateur de la représentation médiatique.
Au-delà des records d'audience: raconter la performance (ou pas?)
Certes, les femmes gagnent du terrain dans les médias sportifs, mais restent minoritaires dans les postes qui décident quoi est couvert et comment: moins de 1 journaliste en sport sur 5 est une femme et à peine 1 éditrice sur 6 (Associated Press, 2021). Ève Ménard, candidate à la maîtrise dont le mémoire porte sur la couverture de la LPHF et sur la manière dont les joueuses perçoivent cette médiatisation, a souligné un enjeu crucial: les médias tendent à couvrir le sport féminin à travers une dimension sociale plutôt que sportive. Si célébrer l'impact social des athlètes est essentiel, il est tout aussi important de parler de jeu, de niveau, de résultats et de technique.
Moins de 1 journaliste en sport sur 5 est une femme et à peine 1 éditrice sur 6.
Source: Associated Press, 2021
Alexane Drolet, journaliste et créatrice de contenu d’information, a insisté sur l'importance de l'authenticité et de la vulnérabilité dans les récits médiatiques. Elle ne dévoile jamais ses performances sur ses plateformes, préférant mettre l'accent sur le bien-être et la confiance en soi que procure le sport. Son message? On n'est pas obligé de montrer ses performances pour que le sport ait de la valeur.
«On n'est pas obligé de montrer ses performances pour que le sport ait de la valeur.»
- Alexane Drolet
Mickaël Bergeron, chroniqueur aux Coops de l’info et auteur, a ajouté qu'il faut mieux raconter le travail derrière les coulisses. Les championnats et les médailles ne viennent pas de nulle part, et le dépassement de soi reste touchant et inspirant, même sans victoire.
Volonté éditoriale ou simple question de demande?
Gabrielle Côté, comédienne et scénariste, a mis le doigt sur un biais persistant: le sport est encore perçu comme une affaire d'hommes. Ce biais se reflète dans la couverture médiatique où l'on précise «soccer féminin» parce que, d'emblée, le sport est considéré comme masculin. L'importance de prendre conscience de ces biais pour produire du contenu plus représentatif est primordiale.
Ève a rappelé que ce que le public «veut voir» est influencé par ce que les médias montrent. Les médias ont le pouvoir de déterminer les voix et les histoires dominantes. Sans présentation du sport féminin, on donne l'impression que ce n'est pas important. La manière dont on présente le sport féminin compte aussi: des segments plus courts ou des comparaisons constantes avec les athlètes masculins transmettent un message d'infériorité.
Ce que le public «veut voir» est influencé par ce que les médias montrent. Les médias ont le pouvoir de déterminer les voix et les histoires dominantes.
- Ève Ménard
Mickaël a qualifié l'argument «on montre ce que le public veut voir» de ligne pour excuser la facilité. La popularité se construit avec le temps, comme la NHL l'a fait depuis plus de 100 ans.
Les initiatives qui changent la donne
Alexane a partagé son expérience de couverture du cycle menstruel aux Jeux olympiques, un sujet encore tabou mais qui a suscité un immense intérêt. Elle a raconté comment une nageuse chinoise lui a rappelé l'importance de ne pas se mettre trop de pression et d'accepter les fluctuations liées aux cycles hormonaux.
Geneviève a évoqué son article pour Elle Québec sur la santé des sportives de haut niveau, notamment les fuites urinaires. Les réactions ont été incroyables: des dizaines de femmes se sont senties enfin comprises et moins seules. L'article s'est classé parmi les trois plus lus de l'automne, démontrant l'intérêt manifeste pour ces sujets.
Gabrielle expérimente le rôle de la fiction avec le film Les Furies. Elle voit la fiction comme un véritable levier pour se projeter et envisager ce qui peut être. Le film présente une ligue de garage, la sororité, du monde ordinaire qui se rassemble – une réalité peu représentée dans le sport féminin.
Les réseaux sociaux: opportunité ou fardeau?
Ève a nuancé le discours entourant les réseaux sociaux. Bien qu'ils offrent du potentiel, ce type de discours tend à responsabiliser les athlètes plutôt que de remettre en question les structures médiatiques dominantes. L'exemple d'Ilona Maher illustre bien cette double réalité: ses réseaux sociaux lui ont permis de bâtir une communauté, mais c'est aussi beaucoup de travail qu'elle a entrepris d'abord pour des raisons financières.
D'autres leviers puissants
Au-delà des médias, plusieurs leviers ont été identifiés. Gabrielle a souligné l'importance de la sororité, de voir 15 femmes à l'écran ensemble permettant aux jeunes filles de se projeter et de faire du sport pour une femme, c’est toujours une prise d’action sur le monde. Ève, quant à elle, a mentionné la recherche pour documenter les enjeux, ainsi que l'occupation et la transformation des espaces publics et sportifs – des bars sportifs comme Le Nadia aux clubs de course urbains.
L'importance de la sororité, de voir 15 femmes à l'écran ensemble permettant aux jeunes filles de se projeter et de faire du sport pour une femme, c’est toujours une prise d’action sur le monde.
- Gabrielle Côté
Alexane a insisté sur le rôle des hommes alliés, citant Louis Morissette comme mentor qui soutient activement l'avancement féminin en sport. Les participant·es ont aussi évoqué l'éducation dès le plus jeune âge, la diversité dans les postes de direction, et l'importance de signaler aux médias ce qu'on aime et ce qu'on souhaite voir.
Les obstacles qui persistent
Un manque de volonté pour changer véritablement les habitudes médiatiques demeure un frein majeur. Ève a soulevé la nécessité de formations dans les salles de presse pour prendre conscience des biais et éviter de renforcer les stéréotypes de genre. Elle rappelle aussi le rôle des municipalités et des fédérations dans l’accessibilité à une offre diversifiée destinée aux jeunes filles. Mickaël en a profité pour mentionner l’importance de couvrir le sport amateur, l’activité physique pour augmenter l’intérêt général, mais aussi permettre à des talents insoupçonnés d’éclore.
«Couvrir le sport amateur, l’activité physique pour augmenter l’intérêt général, mais aussi permettre à des talents insoupçonnés d’éclore.»
- Mickaël Bergeron
Alexane a mis en garde contre la tentation de faire comme si on était tous pareils. Au contraire, il faut valoriser les différences: célébrer une athlète qui performe pendant sa semaine menstruelle ou une maman ET gestionnaire incroyable.
Gabrielle a questionné les doubles standards: pose-t-on les mêmes questions aux hommes sur la conciliation travail-famille? Ces questions contribuent, selon elle, aux inégalités que les femmes doivent gérer.
Un paysage idéal dans dix ans
Comment imaginer l'avenir? Ève rêve d'un sport féminin normalisé, où l'espace médiatique est réparti équitablement et où l'imaginaire collectif est féminin. Alexane a rappelé le lien évident entre sport et bien-être, encourageant le message que bouger permet de réguler ses émotions. Mickaël envisage un monde où le Canadien ne sera plus systématiquement le gros titre, où la capitaine de la Victoire fera des publicités pour McDo, et où on passerait naturellement de la NHL à la WNBA à la LPHF.
Les consommatrices et consommateurs de médias ont aussi un rôle à jouer. Il faut faire l'effort dans notre veille médiatique et changer nos paramètres pour que l'information sur le sport féminin nous parvienne aussi facilement que celle sur le hockey masculin.
Agir maintenant
Cette discussion riche nous rappelle que transformer la perception du sport féminin nécessite l'engagement de tous: médias, villes, entreprises et marques privées, citoyennes, citoyens, partisanes et partisans.
L'avancement féminin dans le sport, l’activité physique et le plein air n'est pas qu'une question d'équité – c'est une opportunité de repenser entièrement notre façon de raconter et de le vivre tout en influençant notre milieu pour le contaminer positivement.
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