La couverture médiatique du sport féminin: évolution et maintien des hiérarchies

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Arianne Bergeron

Dans le cadre de mon mémoire de maîtrise, j’ai étudié la couverture médiatique de la Ligue professionnelle de hockey féminin (LPHF) et de la Victoire de Montréal. Cet article présente les objectifs de ce projet de recherche, ainsi que quelques-unes de mes conclusions.

Les médias, un outil de reproduction des inégalités

Lorsqu’on réfléchit aux disparités de genre dans la sphère sportive, la couverture médiatique inégale parvient, assez rapidement, à notre esprit. Encore aujourd’hui, le sport féminin est largement sous-représenté. Dans le contexte canadien et québécois, la proportion de couverture varie entre 4,4 et 11,4%, dépendamment du média étudié (St-Pierre, 2022). 
 
Au-delà des chiffres, la manière dont les médias traitent des athlètes féminines peut également renforcer des inégalités. À travers le temps, les études ont identifié plusieurs de ces tendances: infantilisation, emphase sur les relations romantiques des athlètes, leur statut de mère, leur personnalité ou leur apparence physique, comparaisons avec le sport masculin, marquage de genre, etc. (Bruce, 2016). 
 
Ces réalités ne sont pas sans conséquence. Les médias ont le pouvoir d’influencer les perceptions du public et de diriger son attention, en accordant plus ou moins d’importance à certains sujets (Coche et Bell, 2023). Ils ont donc le potentiel de soutenir l’avancement du sport féminin ou, au contraire, de participer à sa marginalisation. 
 
Aujourd’hui, on assiste à plusieurs avancées: de nouvelles ligues féminines émergent et d’autres sont en pleine croissance, des records d’assistance sont battus et la visibilité augmente tranquillement. Mais à une époque où le sport féminin évolue, il est essentiel de demeurer attentif à la manière dont les médias le représentent.

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Arianne Bergeron

Tendre le micro aux athlètes

Mon projet de recherche s’intéresse à la couverture médiatique écrite de la saison inaugurale de la LPHF, lancée en janvier 2024. Mon objectif était de comprendre comment les médias ont représenté l’avènement de cette nouvelle ligue. Pour y arriver, j’ai analysé des dizaines et des dizaines d’articles publiés dans des médias québécois et francophones. En complément à cette analyse, j’ai également mené des entretiens avec cinq joueuses de la Victoire de Montréal, pour savoir comment elles perçoivent la couverture de la LPHF et, plus largement, du sport féminin. 

On donne rarement la parole aux sportives dans la recherche sur la couverture médiatique du sport féminin. C’est plutôt l’analyse de contenu qui prime: on analyse des textes ou des images dans le but d’en dégager des tendances dominantes. Mais qu’en pensent les athlètes? Si l’on veut réfléchir à la couverture du sport féminin et faire évoluer les pratiques, il est essentiel d’inclure dans la discussion celles qui sont au cœur de la médiatisation. Leurs points de vue, trop souvent négligés, constituent une source de savoir indispensable pour approfondir et nuancer notre compréhension des représentations médiatiques.  

Entre reproduction et transformation des rapports de genre

Les résultats de mon mémoire montrent que la couverture du hockey féminin progresse: les médias présentent les joueuses de la LPHF comme des athlètes sérieuses et mettent en lumière les performances de la Victoire. En même temps, ils ont aussi recours à certaines formes de représentation plus problématiques, comme les comparaisons avec le sport masculin. 
 
Voici un exemple: «La foule a hué l’appel de l’arbitre, mais lorsque Tabin a été montrée à l’écran, les gens se sont mis à applaudir chaudement, comme si Tabin était soudainement devenue Arber Xhekaj» (TVA Sports, 17 janvier 2024). À différents moments, les médias juxtaposent des informations concernant la LPHF à des représentations populaires tirées de la Ligue nationale de hockey (LNH). Cette tendance contribue à représenter le hockey masculin comme la norme, et le hockey féminin comme étant inférieur à celle-ci. 
 
Durant la première saison, les médias présentent également la LPHF comme étant une avancée importante pour les femmes dans le sport. On met alors l’accent sur le progrès, sur le caractère historique de cette ligue et sur le rôle de modèles que les joueuses incarnent auprès des jeunes filles. Ce n’est pas la première fois qu’on assiste à ce genre de discours. Les médias tendent effectivement à représenter le sport féminin à travers une dimension parfois plus sociale que sportive. Celui-ci est-il voué à être toujours plus que du sport et ses athlètes, comme étant avant tout des sources d’inspiration pour les jeunes filles (Nzindukiyimana et Hawkins, 2025)? 

Ce n'est que le début

De leur côté, les joueuses sont généralement satisfaites et même surprises de l’attention des médias durant la saison inaugurale de la LPHF. Bien que la couverture s’améliore, les athlètes considèrent qu’il reste encore du travail à accomplir. Notamment, certaines critiquent le manque de profondeur de la couverture ou souhaitent que la LPHF devienne une norme dans la sphère médiatique, plutôt qu’un événement spécial.

«Ils parlent de tout le Canadien pendant comme deux minutes, puis après ça, c’est la LPHF, “la Victoire joue son prochain match telle journée”. Il n’y a pas tant de deep-dive.  »

- Participante C

Des tendances comme les comparaisons avec le sport masculin ou l’accent sur le caractère historique de la LPHF sont plus facilement comprises par les athlètes dans le contexte d’une saison inaugurale. Mais «à un moment donné, on peut passer à autre chose», affirme une participante. En d’autres mots, certaines pratiques médiatiques doivent finir par évoluer.

Devons-nous repenser la couverture du sport? 

Les discours des hockeyeuses nous amènent aussi à repenser la couverture du sport dans son ensemble. D’abord, des joueuses interrogées valorisent la présence de facettes personnelles, humaines et émotives dans les médias. Elles adoptent une vision majoritairement positive de ce type de couverture, et croient même qu’on devrait l’appliquer davantage à la couverture du sport masculin. 

«Les gens, ils ne voient pas le derrière de ce que nous on vit. Puis après, les médias, plutôt que de nous humaniser, de nous rendre des vrais humains, ils font comme si on était des machines, puis ils parlent par rapport au pointage et tout ça. Je pense que c'est ça qui crée une différence entre le monde du sport et la réalité.»

- Participante D 

Également, certaines participantes mettent en lumière des failles dans la relation entre les médias et les athlètes: l’emphase parfois démesuré sur des angles de couverture négatifs, le manque de nuance ou l’approche sensationnelle des médias peuvent entraîner de la fermeture chez les athlètes et nuire, ultimement, à la qualité de la couverture. 
 
Ces exemples nous offrent plusieurs pistes de questionnement: La façon dont les médias couvrent actuellement le sport est-elle idéale? Est-ce que les méthodes utilisées permettent d’avoir véritablement accès aux opinions ou aux émotions des athlètes? Comment est-il possible d’optimiser le bien-être et la sécurité des athlètes, tout en ayant accès à l’information nécessaire et en bénéficiant d’une couverture authentique?

Recommandations à l’intention des médias

  • Approfondir la couverture du sport féminin: inclure des analyses détaillées et des portraits complets des athlètes, créer des émissions spéciales, couvrir le sport féminin à travers des segments de plusieurs minutes, s’intéresser à l’ensemble d’une ligue plutôt qu’à l’équipe locale seulement, etc. 
  • Porter une attention particulière à l’espace dédié aux athlètes féminines, et réduire l’écart avec le sport masculin.
  • Adopter des récits médiatiques qui normalisent la présence des femmes dans le sport. Il faut se questionner sur la portée ou la pertinence d’angles de couverture qui positionnent le sport féminin comme «autre», comme les discours axés sur le progrès social. 
  • Faire preuve de vigilance et de sensibilité par rapport au langage utilisé, afin d’éviter de s’appuyer sur des stéréotypes de genre ou de renforcer une hiérarchie. 
  • S'interroger sur les différences dans le traitement du sport masculin et féminin: Existe-t-il des différences et, si oui, quelles sont-elles? Qu’est-ce que ces écarts peuvent-ils envoyer comme messages au public? Qu’est-ce qui, dans la couverture du sport féminin, pourrait être appliquée à celle du sport masculin, et vice versa?

 

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